"Répercutions des «Gassenzimmer» de Bâle-Ville sur les consommateurs de stupéfiants"

Présentation (2) aux 1er Colloque International Toxicomanies, Hépatites et SIDA (THS)
Cannes, August 1995

© 1998 by Hannes Herrmann, Bâle

 

Contenu:

1.    De la création des Gassenzimmer de Bâle (1987-1995)
1.1  Premières mesures en faveur de la prévention contre le sida
1.2  Aménagement des Gassenzimmer de l’État (1991-1994) 
2.    Répercutions des «Gassenzimmer»sur les consommateurs de stupéfiants

2.1  Hétérogénéité des usagers
2.2  Taux de fréquentation élevé
2.3  Constance relative d’utilisation et d’utilisateurs
2.4  Large utilisation des divers services  
2.5  Mise à contribution régionale
2.6  Transfert de la rue aux Gassenzimmer 
3.    Les problèmes sanitaires et sociaux liés à la toxicomanie

3.1  Usage et application des possibilités d’intervention 
3.2  Amélioration/stabilisation de l’état de santé 
3.3  Nette amélioration de la prophylaxie des infections 
3.4  Amélioration des rapports sociaux

 

1.    De la création des Gassenzimmer de Bâle (1987-1995)

1.1   Premières mesures en faveur de la prévention contre le sida 

En juin 1987, une action ambulante d’échange de seringues a été entreprise sur initiative privée avec pour objectif de lutter contre l’expansion du sida dans les milieux des toxicomanes bâlois. Quelques mois plus tard, le Gouvernement du canton de Bâle-Ville commandait la mise à l’étude d’une Gassenzimmer. La réalisation de ce projet fut cependant différée jusqu’en juin 1991.

Depuis des années déjà, des particuliers et des associations s’efforçaient d’une façon concrète de contribuer à la prévention et à secourir les nécessiteux directement dans la rue. Ainsi se créa, dans un appartement privé, le Sprützehüsli, stricto sensu « cabinet d’injection ». On y distribuait, depuis avril 1989 déjà, du matériel d’injection et des condoms. La consommation de stupéfiants était néanmoins interdite dans l’appartement. Après fermeture du Sprützehüsli, l’association Virus ouvrit - d’abord sans autorisation - le Fixerstübli, le cabinet des toxicos, où la consommation de drogue était admise. Plus tard, le Fixerstübli obtint une subvention.

En 1990, l’association Virus installait dans la ville des conteneurs pour le ramassage des seringues utilisées. La première distribution de seringues à grande échelle du canton - une tentative effectuée au moyen d’un bus stationné au coeur du Petit-Bâle d’alléger la tâche du Fixerstübli - en septembre 1990 a dû être interrompue après quelques jours du fait des obstacles massifs et des protestations opposés par les habitants irrités du quartier. Ces actions privées d’entraide étaient fort contestées par la population et ces controverses quant à l’orientation de la future politique de la drogue (dans le public et au sein des institutions de l’État) furent l’une des raisons principales du long délai qui a précédé la concrétisation des Gassenzimmer et durant lequel l’action des autorités a été bloquée dans une large mesure. La décision d’ouvrir la première Gassenzimmer dans un pavillon en bois à la Spitalstrasse fut prise en automne 1989. Les oppositions et les recours des habitants du voisinage firent se reporter encore cette ouverture d’une année.

 

1.2  Aménagement des Gassenzimmer de l’État (1991-1994)

Au cours de la première moitié des années 90, la situation de la politique de la drogue à Bâle se détendit de manière décisive. Le canton de Bâle développa visiblement la prévention contre le sida et des services d’assistance directe (aide survie). Lorsqu’en septembre 1990 l’action bus a été stoppée, on organisa immédiatement un échange de seringues dans plus de 30 pharmacies (sur les 60 existantes alors à Bâle). En mars 1991, deux automates furent installés pour la distribution de seringues propres.

En juin 1991, on ouvrit la Gassenzimmer de la Spitalstrasse qui fut bientôt surchargée. Le Gouvernement décida alors d’ouvrir une deuxième Gassenzimmer près du Musée des beaux-arts. On dut bien vite constater que ces deux unités ne suffisaient pas. On décida donc d’en ouvrir une troisième à la Heuwaage. C’était chose faite en septembre 1992.  

Parmi les mesures prises durant les deux dernières années, il faut citer la mise en place d’un délégué au sida en novembre 1992, l’ouverture d’un home de jour pour les sans abri et les nécessiteux à la Wallstrasse en octobre 1993 ainsi qu’un important élargissement des programmes de méthadone. Actuellement à Bâle, quelque 1000 à 1500 toxicomanes suivent plus ou moins en permanence un programme de méthadone. Au début novembre 1994, dans le cadre de l’essai national de distribution d’opiacés, quelque 130 patients souffrant de toxicomanie aiguë reçoivent de l’héroïne, de la morphine et de la méthadone sous contrôle médical.

Au printemps 1994, la police, qui durant les dernières années avait plus ou moins toléré la présence de toxicomanes sur la rive du Rhin côté Petit-Bâle, a gommé en peu de jour par une présence permanente et de nombreux contrôles d’identité la petite scène de la drogue ouverte. La « rue » a été transférée avec succès dans les établissements d’entraide sans cesse développés depuis. Depuis lors, aucune scène ouverte ne s’est plus établie.

 

2.     Répercutions des «GZ» sur les consommateurs des stupéfiants

2.1   Hétérogénéité des usagers

La communauté des usagers des Gassenzimmer est très hétérogène. On peut en conclure que ces unités répondent aux besoins des différents types de toxicomanes:

proportion de femmes env. 25 %, d’hommes 75 %

âge moyen entre 20 et 30 ans, fourchette de 15 à 51 ans

âge moyen d’adhésion à l’usage de l’héroïne env. 20 ans

plus de 50 % disposent d’un logement fixe (propre appartement ou chez les parents)

40 à 50 % sans domicile fixe, hébergement provisoire (auprès d’institutions ou de connaissances), sans abri  

30 % travaillant à plein temps

50 % à la charge de l’assistance ou des assurances sociales (chômage et AI)

20 % aide financière privée

20 % « revenus illégaux »

 

2.2   Taux de fréquentation élevé

La mise à contribution fréquente d’une institution telle que les Gassenzimmer démontre à quel point ces dernières répondent à une nécessité pour les toxicomanes.

Fréquence des visites :

33 % quotidiennement

33 % plusieurs fois par semaine

33 % une fois par semaine ou moins

 

2.3   Constance relative d’utilisation et d’utilisateurs

Depuis que les trois Gassenzimmer ont été ouvertes, on constate une stabilisation du nombre d’utilisations du local d’injections:

En 1993 et 1994, cette mise à contribution se situait entre 250 et près de 300 utilisations par jour pour l’ensemble des trois Gassenzimmer.

De plus, le nombre d’utilisations était équivalant pour les trois unités.

La « clientèle » révèle également une constance relative quant à la mise à contribution:

50 % des usagers visitent l’institution depuis le début (été 1991)

50 % se sont ajoutés durant les deux années suivantes

Le groupe des «non-usagers» des Gassenzimmer présente des caractéristiques particulières. Ces toxicomanes ont certes tous à un certain moment de leur « carrière de drogué » mis l’institution à contribution et le font encore aujourd’hui de manière sporadique (en premier lieu pour les injections et l’obtention d’aiguilles). Ils ne sont cependant pas (plus) focalisés sur les Gassenzimmer, ceci essentiellement parce qu’ils gèrent mieux leur existence et leur consommation de stupéfiants. Ceci concerne avant tout des toxicomanes plus âgés et dépendants depuis longtemps déjà qui en raison de leur expérience dans l’usage des stupéfiants, qu’ils consomment d’ailleurs de façon plutôt modérée - malgré leur dépendance - sont parvenus à une certaine stabilité dans leur comportement et dans leur mode de vie.

 

2.4   Large utilisation des divers services

Tous les services des Gassenzimmer sont largement mis à contribution:

local d’injection

cafétéria à titre de lieu convivial

distribution de seringues et d’aiguilles

consultation médicale

distribution des préservatifs

contact avec les membres de l’équipe

 

2.5   Mise à contribution régionale

Il ressort clairement des deux questionnaires distribués que les usagers des Gassenzimmer sont de la région:

80 % de Bâle-Ville et Bâle-Campagne

10 % des cantons voisins (surtout AG, SO)

10 % de la région frontalière (A, F)

Les Gassenzimmer bâloises n’attirent pas les toxicomanes de contrée plus éloignées mais sont uniquement mises à contribution par les milieux régionaux de la consommation de stupéfiants.

 

2.6   Transfert de la rue aux Gassenzimmer

La conséquence de la mise à contribution large et intensive des trois Gassenzimmer par les toxicomanes de la région en est le transfert de la scène de la consommation de stupéfiants de la rue aux Gassenzimmer. Pour le public, ceci représente non seulement un soulagement général mais cela lui évite la vue de toxicomanes en train de se piquer.

seul 5 % des toxicomanes questionnés se piquent en public

50 % dans des locaux privés

45 % dans les Gassenzimmer

Il ressort clairement de ce qui précède que les Gassenzimmer font obstacle de manière déterminante à la scène de la drogue à Bâle.

Quintessence : Les Gassenzimmer de Bâle atteignent leur groupe cible. Ce dernier se sent fortement concerné. Les toxicomanes font usage et apprécient les services proposés, même si ce n’est pas toujours de la même façon.

 

3.    Importance des Gassenzimmer dans la confrontation avec les problèmes sanitaires et sociaux liés à la toxicomanie  

3.1    Usage et application des possibilités d’intervention

Un usage opportun des services médicaux, qui dans un tel cadre s’avèrent une nécessité, ressort clairement de la statistique d’activité. Les demandes d’entretiens de conseil et celle des traitements somatiques s’équilibrent. La statistique des urgences médicales démontre par ailleurs la nécessité d’une action directe auprès des personnes dépendant de drogues illégales, action qui ne présente pas qu’exceptionnellement un caractère de sauvetage. Le nombre des urgences médicales apparaît comme un indicateur direct quant au risque de décès des toxicomanes, les différents facteurs d’influence tels que produits de mauvaise qualité ou souillé, consommation hâtive par peur d’une répression sévère présentant des répercussions évidentes.

 

3.2    Amélioration/stabilisation de l’état de santé

La comparaison des résultats des deux questionnaires distribués démontre :

une nette diminution, soit de 30 % des maladies liées à la consommation de stupéfiants par intraveineuse

une stabilisation de la prévalence HIV parmi les usagers des Gassenzimmer, à savoir un quotient constant de toxicomanes séropositifs de 10 %

 

3.3    Nette amélioration de la prophylaxie des infections

Les Gassenzimmer s’avèrent d’une grande importance quant à la fourniture de seringues et d’aiguilles:

1500 à 2000 seringues par jour (total des trois Gassenzimmer)

2700 à 3600 aiguilles par jour (total des trois Gassenzimmer)

80 % des toxicomanes interrogés ont déclaré s’approvisionner essentiellement dans les Gassenzimmer quant au matériel stérile d’injection

diminution de l’usage commun des seringues de 38 % (1993) à 10 % (1994)

Les toxicomanes de France et d’Allemagne font un usage supérieur à la moyenne de seringues déjà utilisées par d’autres et transmettent dans la même proportion leurs instruments à d’autres usagers. Ces observations sont liées à la difficulté de se procurer des seringues et des aiguilles stériles dans les régions frontalières proches.

La fourniture de préservatifs est en constante augmentation depuis l’ouverture des Gassenzimmer.

67 préservatifs en moyenne par jour (total des trois Gassenzimmer)

la fréquence d’utilisation a augmenté légèrement

15 % ne se protègent jamais et 20 % quelquefois seulement

 

3.4     Amélioration des rapports sociaux

Les deux questionnaires révèlent des réseaux de relations fort divers parmi les personnes interviewées.

33 % indiquent leur partenaire comme étant leur principale relation

33 % indiquent leurs parents comme étant leurs principales relations

20 % considèrent les aides professionnels comme étant leurs principales relations, soit qu’elles n’en ont aucune

Les Gassenzimmer revêtent une importante fonction sociale pour tous leurs usagers sans relations à l’extérieur de ces institutions. Grâce au concept de l’institution d’amener la «rue» dans les Gassenzimmer et du principe consistant à en accepter les comportements, il est possible de créer des rapports de confiance entre les aides et les toxicomanes. Ceci permet à l’équipe une action pédagogique, motivante et ciblée. Le problème est cependant que ce contact de l’équipe des Gassenzimmer avec les toxicomanes crée un terrain favorable pour la poursuite d’un travail psychosocial mais que, du fait du manque de ressources humaines, cette possibilité est trop peu mise à profit.

Quintessence : Les Gassenzimmer de Bâle exercent une influence positive sur leurs usagers, autant sur le plan santé qu’au niveau social.


[1]  Gassenzimmer, litt. chambre de rue, petites unités d’accueil ouvertes aux toxicomanes ou ils peuvent s’injécter la drogue (chambre d’injéction, „schooting room“)  

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